Le point de vue d'AGORA

>Une pendule de la sexualité enfin remise à l'heure Ayant vu S'abandonner, dit elle, nous sommes obligés d'admettre que Michel Cazenave a réussi quelque chose d'inattendu et d'improbable : faire voir de l'intérieur ce sommet de la sexualité féminine qu'est l'orgasme.

Florence Marguier, qui défend avec une belle conviction et justesse de ton ce texte, aux Ateliers d'Amphoux, a compris qu'il portait en lui une vision parvenue à maturation et fin prête pour sortir affronter l'air vivifiant du dehors.

La direction d'acteur de Carol-Ann Willering suppose une respiration profonde, apaisée et exaltée à la fois, qui soulevant à son rythme les montagnes du plaisir et de la jouissance contrées énormes où tout se tait parvient à leur restituer leur juste place, de façon presque imperceptible.

Cette étude de cas que nous recevons peut être considérée comme une limite asymptotique, celle jamais atteinte mais vers laquelle tend toute l'activité. C'est elle qui en dernière analyse donne son sens à toute l'activité sexuelle (aussi bien celle de l'homme que de la femme d'ailleurs).

Il n'est dès lors pas étonnant que beaucoup de spectateurs reçoivent ce texte comme une révélation ou alors une confirmation de ce qu'ils pressentaient. Tout cela est profondément "réaliste", ouvert sur le réel bien que dans le même mouvement, Cazenave entr'ouvre toute une dimension mystique, le pan fulgurant de l'objet du désir. Cette ouverture débouche en grand sur une démesure qui ne recule devant rien. C'est ainsi que dans le noyau central de l'orgasme, la femme au centre du récit invoque la face de Dieu et sa contemplation.

Ici, c'est le ravissement d'amour qui apparaît, au sommet de l'extase, comme "la face blême de Dieu". Cette portée blasphématoire mais sans jeu gratuit (ou désir puéril de choquer) nous oblige à invoquer la grande ombre de Lautréamont ; et la description d'une étreinte violente fait retentir des échos du côté de l'affrontement au plus haut niveau entre Maldoror sous forme d'un crabe et l'Archange, défendant les couleurs de Dieu (6e chant) ; l'ambivalence épée/phallus atteint alors son point maximum.

Plus modestement, c'est la capacité de Cazenave de mobiliser les archétypes humains comme un "moyen d'expression comme un autre" que l'on constate ; tout comme, pour ainsi dire dans le même mouvement, s'accomplit une description minutieuse et des plus exactes du vécu physiologique de l'orgasme :

"creux qui remonte à la gorge ... ",
"... je sentais de nouveau ce feu qui m'incendiait ".

Philippe Faure pour Agora