Cahiers jungiens de psychanalyse

 


Par Marie-Laure Colonna

Si l'on appartient à la famille psychique qui se reconnaît dans la sensibilité jungienne, il faut aller voir la pièce de Michel Cazenave pour comprendre le rôle que joue l'anima chez un créateur. C'est l'anima, en effet, qu'on entend ici parler de désir et de jouissance charnelle et spirituelle tout au long d'un monologue d'une heure porté avec force et profondeur par la comédienne Florence Marguier.

Il est rare qu'un auteur s'efface autant devant l'inspiration de son versant féminin jusqu'à laisser ce dit de l'anima s'exprimer tel qu'en lui-même. Cette voix s'inscrit dans la filiation certaine de Georges Bataille et d'André-Pieyre de Mandiargues mais aussi celle de Lacan, Saint Jean de la Croix et de l'amour courtois, des chevaliers du XIIème siècle, tout ce courant de l'éros masculin occidental pour lequel la sexualité voisine avec la peur mais aussi avec le sacré, contrairement aux enseignements officiels des Pères de l'Eglise.

Une femme dans une soirée rencontre un homme. L'aimantation est immédiate, le désir fulgurant. Ils passent ensemble une nuit intense, d'abandon et de déploiement océanique pour l'amante, dans les vagues d'un plaisir sans cesse renouvelé. Mais l'amant, lui, est menacé par la violence même de son désir et se sent peu à peu vaincu par la puissance de la sensualité féminine. Pour lui, cet amour là est une guerre qu'il ne peut pas gagner. Au matin, l'amante est radieuse, mais l'amant, épouvanté, s'enfuit. Et la pièce commence sur cet abandon.

Dans son monologue prenant, la femme va revivre la nuit passée et tenter de décrire ce qui, pour elle, dans la houle des orgasmes, a été une expérience de transcendance à travers cet être particulier. Et elle s'interroge sur cette différence, structurelle ? culturelle ? qui a fermé à l'homme la porte de l'innocence dans la jouissance et l'emprisonne dans la crainte de la castration, voire de la folie, s'il s'abandonne...

...L'amant ne s'est pas abandonné, alors c'est elle qu'il abandonne. Mais plus qu'une réflexion sur la difficulté de se rencontrer dans l'amour pour un homme et une femme, ce texte nous parle surtout, je crois de la difficile rencontre, pour un homme d'aujourd'hui, de sa part féminine ; de la sexualité masculine encore axée sur le pouvoir phallique (confondu avec la bonne marche de ses érections) face à l'ouverture et à la réceptivité grâce à laquelle l'homme peut développer une sensualité globale et un érotisme plus riche dans lequel la sexualité et la spiritualité se conjoindraient enfin.

 

Dans les temps anciens, la déesse Héra avait châtié le voyant Tirésias pour avoir révélé à l'assemblé des dieux que la femme dans l'amour éprouvait neuf fois plus de plaisir que l'homme. Michel Cazenave et Florence Marguier nous montrent avec éclat combien cette question est encore d'actualité et combien l'inconscient masculin est encore hanté par la culpabilité et la volonté de puissance dans notre Occident soit disant libéré.

Ils nous disent aussi, me semble-t-il, combien enrichissante et humanisante serait la réalisation du couple intérieur en chacun de nous.